Le troisième panel de la Conférence régionale  « Perspectives panafricaines pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles » (9 et 10 octobre 2019) a porté sur la participation de la société civile à l’élaboration des politiques publiques en Afrique. Il réunissait Annie Ngo Njock Njock (CODEC), Mohamed Diakité (Coalition malienne pour la diversité culturelle), Josh Nyapimbi (Nhimbe Trust), Malik Chaoui (GTPCA), Daves Guzha (Arterial Network).

Leur analyse s’est fondée sur un questionnaire soumis dans les deux pays aux organisations culturelles de la société civile. Sur la base des réponses à ce questionnaire, de certaines rencontres, et de l’étude de la documentation existante à ce sujet (notamment, au Mali, le document cadre qui définit la politique culturelle du pays), Annie Ngo Njock Njock et Mohamed Diakité ont montré que, dans les deux pays, il existe une implication réelle de la société civile dans l’adoption des politiques culturelles. Cependant, cette implication est encore faible et pourrait être beaucoup plus importante. Il y a beaucoup d’attentes de la part des acteurs de la société civile envers le gouvernement pour une meilleure prise en compte de leurs préoccupations et une meilleure implication dans les processus d’élaboration des politiques publiques. Il y a une impression générale que les initiatives en faveur de la culture restent le plus souvent au niveau des acteurs, localement, mais qu’elles ont du mal à accéder au niveau politique.

– Au Mali, la politique culturelle est pluriannuelle et le ministère de la Culture a opté pour une approche participative. L’apport des acteurs culturels a été pris en compte. Il y a cependant des acteurs plus impliqués que d’autres.

– Au Cameroun, il y a un compte d’affectation spécial pour soutenir le secteur des arts et de la culture mais cela reste insuffisant (sur un budget de 4 milliards de francs CFA pour la culture, 1 milliard seulement va aux artistes et professionnels du secteur). Il existe aussi des lois et des décrets d’application, des sociétés de gestion de droits, mais il y a un problème de financement et de management de ces sociétés de gestion.

Présentation de Mme Ngo Njock Njock et Mr Diakité

  • Josh Nyapimbi, directeur général du Nhimbe Trust, a ensuite partagé son expérience et ses réflexions concernant la rédaction des rapports périodiques quadriennaux sur la mise en oeuvre de la Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’UNESCO.

Il n’est pas toujours simple de mettre en oeuvre la Convention de 2005 dans certains pays ; il n’est pas simple non plus de rendre compte de ce qui a été mis en oeuvre. C’est ce qu’a expliqué Josh Nyapimbi lors de sa présentation centrée sur les défis liés à la rédaction des rapports quadriennaux fournis par les pays. Plusieurs difficultés sont à relever :

  1. Il y a un problème de gouvernance dans certains pays avec un manque de confiance de la société civile envers les gouvernements et inversement. Il y a aussi une division entre les pays occidentaux et non occidentaux, au niveau politique comme au niveau économique. L’argent dont dispose la société civile africaine provient souvent d’aides extérieures, ce qui n’est pas le cas dans d’autres régions du monde.
  2. Il est difficile d’évaluer les échanges de biens et services culturels en l’absence de données. Les données sont le nouvel or mondial et elles sont de plus en plus souvent privatisées. En l’absence de données rendues publiques, il ne sera plus possible d’avoir un aperçu réaliste de ce qu’il se passe sur le terrain.
  3. L’intégration de la culture dans les objectifs de développement durable est un enjeu important. La question des changements climatiques est centrale mais tous les membres de la société civile n’ont pas les mêmes priorités sur cette question. Là encore, il y a une différence entre les régions.
  4. La promotion des droits humains et des libertés est aussi un défi important. Il faut rendre compte de ce qu’il se passe en termes de liberté artistique. Mais ce n’est pas toujours facile car les enjeux critiques sont censurés par les États.

Josh Nyapimbi s’est dit favorable à un « rapport de l’ombre ». Il a expliqué que les rapports soumis à l’UNESCO sont loin de rendre compte de la réalité et qu’il serait donc essentiel de disposer d’un rapport sur ce qu’il se passe réellement dans les pays.*

*Dans la Déclaration de Lomé pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles, les participants à la conférence régionale, et notamment les organisations des pays du Sud, ont appelé à la nécessité d’établir des rapports alternatifs.

Près de soixante ans après son indépendance, l’Algérie n’est toujours pas dotée d’une politique culturelle. Les membres du GTPCA ont décidé de combler ce vide en rédigeant eux-mêmes un projet de politique. Prenant en considération l’ensemble des dimensions relatives au secteur de la culture, une centaine d’artistes, d’écrivains, d’activistes culturels, de journalistes et d’étudiants, ont engagé en 2011 un travail de concertation qui a abouti en 2013 à la publication d’une « Politique Culturelle pour l’Algérie », publiée en ligne sur le site du GTPCA. Constitué de principes clairs et de recommandations concrètes, ce projet e-participatif a pour but d’outiller l’Algérie d’une politique qui permette l’épanouissement des arts et la culture.

Malik Chaoui a évoqué aussi d’autres activités du GTPCA :

  1. Six ateliers de formation qui ont été organisés pour consolider les capacités et compétences des acteurs culturels ;
  2. Des prochaines Assises de la culture qui permettront de faire un état des lieux précis du secteur culturel algérien et qui donneront lieu à un rapport du GTPCA ;
  3. La création d’une carte culturelle de l’Algérie (www.culturemap-dz.org) lancée en 2015 pour identifier les lieux, les liens et les ressources disponibles, valoriser les talents locaux, permettre une mise en réseau des acteurs et faciliter leur mobilité. La base de données de cette plateforme est mise à jour en continu et chaque personne peut s’enregistrer et partager des informations de façon libre.

Malik Chaoui est ensuite revenu sur le contexte culturel en Algérie. Le budget de la culture a baissé de 8% entre 2017 et 2018, passant de l’équivalent de 145 millions de dollars en 2017 à 132,7 millions de dollars en 2018. Le secteur a perdu 70% de ses financements publics dans les dernières années. La Convention de 2005 n’a été ratifiée qu’en 2015. Depuis février 2019, le pays connaît d’importantes manifestations contre la corruption. Il y a un vrai appel à un renouveau culturel et une volonté d’avoir une nouvelle politique culturelle.

Présentation de Mr Chaoui

  • Daves Guzha, président d’Arterial Network, a présenté l’expérience d’Arterial auprès de l’Union africaine et le cas de l’Accord de libre-échange continental africain.

Un Plan d’action sur les industries culturelles et créatives en Afrique a été adopté à Dakar en 1992 et actualisé en 2008. En octobre 2018, Arterial Network a été approché par l’Union Africaine pour mettre à jour ce plan d’action pour les industries créatives. L’objectif est d’aligner ce plan d’action sur les enjeux du 21e siècle (droit d’auteur, enjeu du numérique…). Ce plan est censé constituer une feuille de route pour la société civile mais Daves Guzha a constaté que sur l’ensemble des organisations présentes au Congrès, seules deux ont entendu parler de son existence. En janvier 2019, de nombreuses demandes ont été envoyées aux différents pays africains pour avoir des données ; la plupart des pays ont fourni ces données mais d’autres n’ont jamais répondu. Cette feuille de route va définir les priorités pour les dix prochaines années et Daves Guzha a déploré l’absence de réaction de certains pays. Du 6 au 9 novembre 2019, l’équipe d’Arterial Network se réunit pour finir ce plan d’action. Le document sera ensuite partagé à tous les gouvernements puis soumis pour adoption en février 2020, lors de la 13e session du Comité intergouvernemental pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles. Daves Guzha a expliqué que ce plan a été élaboré par des professionnels de la culture qui ont mené une analyse large. Il s’est félicité de ce que, pour la première fois, le réseau Arterial a réussi à faire un lien entre la société civile et l’Union africaine.

Daves Guzha est ensuite revenu sur l’Accord de libre-échange continental africain (African Continental Free Trade Agreement – AfCFTA) qui a été négocié par l’Union africaine. Entré en vigueur en mai 2019, il définit la Zone de libre-échange d’Afrique continentale. Il y a deux mois, des artistes et des créateurs se sont rencontrés à Kigali. Il y a une volonté de certains groupes d’accélérer la mise en oeuvre de l’accord en lien avec les secteurs des technologies et de la créativité. Arterial Network va lancer un appel dans les prochaines semaines pour analyser l’accord commercial. Dans chaque région (cinq au total) un expert se penchera sur les clauses de l’accord et les enjeux qu’il soulève. Interrogé sur les clauses d’exemption culturelle et la portée de l’accord  pour la diversité des expressions culturelles, Daves Guzha s’est engagé à partager avec le secrétariat de la FICDC des éléments d’information et de contextualisation.

Arterial Network travaille aussi avec l’Union africaine sur l’Africa Day, le 20 mai. Plusieurs artistes seront invités par Arterial et l’Union africaine à cette occasion. Daves Guzha a également présenté Artwatch Africa, un autre projet d’Arterial Network qui sera lancé le 25 novembre 2019. Il s’agit d’une nouvelle approche qui vise à encourager le dialogue entre les artistes et avec ceux qui élaborent les politiques culturelles.

 

Avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), de l’Union Économique et Monétaire Ouest Africaine (UEMOA), du ministère de la Culture et des Communications du gouvernement du Québec, de la Coalition française pour la diversité culturelle, de la Coalition togolaise pour la diversité culturelle, de la Coalition pour la diversité des expressions culturelles (Canada), du gouvernement du Togo, du gouvernement du Canada, de la Délégation générale du Québec à Dakar, et de la Coalition autrichienne pour la diversité culturelle.

La participation de la société civile à l’élaboration des politiques publiques

Article
FICDC
18 novembre 2019
Société civile, Politiques culturelles
Photo : Malik Chaoui (GTPCA), Beat Santschi (FICDC), Daves Guzha (Arterial Network), Josh Nyapimbi (Nhimbe Trust), Mohamed Diakité (Coalition malienne pour la diversité culturelle), Annie Ngo Njock Njock (CODEC)